LaSuite numérique : j’ai testé la suite collaborative de l’État

LaSuite numérique : j’ai testé la suite collaborative de l’État

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Et si l’État français avait construit son propre Google Workspace ? C’est exactement ce qu’est LaSuite numérique, la suite numérique de l’État : un traitement de texte, une visio, un tableur, une messagerie et un drive, gratuits, open source et hébergés en France.

Dans l’administration, le mouvement est lancé. D’ici 2027, Teams, Zoom et Webex doivent disparaître des services de l’État au profit de Visio, l’outil de visioconférence maison.

Seulement voilà : vous, chef d’entreprise ou freelance, vous n’avez pas le droit d’y entrer. Alors, est-ce que LaSuite peut quand même vous servir ? Je vous dis ce que valent Docs, Visio et Grist, ce qui manque encore, et comment en profiter hors de l’administration. C’est parti !

J’ai aussi passé les outils au crible en vidéo, écran par écran, si vous préférez les voir tourner avant de lire la suite :

Dans la suite de l’article, je reprends chaque outil avec mes captures, les tarifs des hébergeurs et les dernières décisions du gouvernement.

Qu’est-ce que LaSuite numérique ?

LaSuite est l’espace de travail collaboratif des agents de l’État. Elle est développée par la DINUM, la direction interministérielle du numérique, avec un objectif clair : sortir de la dépendance à Microsoft et Google.

Page d'accueil de LaSuite numérique, l'espace de travail des agents de l'État

Pourquoi ce choix ? À cause du Cloud Act américain. Cette loi permet aux autorités des États-Unis de réclamer des données stockées par une entreprise américaine, même quand ces données sont en Europe. Pour un ministère, ce n’est pas très rassurant.

L’histoire commence en 2019 avec Tchap, une messagerie instantanée pensée pour que les fonctionnaires arrêtent de discuter sur WhatsApp et Telegram. Les autres briques sont arrivées ensuite, puis ont été réunies sous la même bannière.

Quelques repères pour situer le projet :

  • Docs, l’éditeur de documents, est développé avec l’Allemagne, qui mène le même combat avec sa suite openDesk.
  • En janvier 2026, le ministre de la Fonction publique David Amiel a fait de Visio l’outil unique de visioconférence de l’État d’ici 2027.
  • Selon le communiqué de la DINUM, l’abandon des licences payantes rapporte 1 million d’euros par an pour chaque tranche de 100 000 utilisateurs.
  • Les données sont hébergées en France, sur des infrastructures qualifiées SecNumCloud par l’ANSSI. Pour Visio, c’est Outscale, une filiale de Dassault Systèmes.

Quels outils trouve-t-on dans LaSuite ?

Sur le papier, LaSuite couvre à peu près le même terrain qu’un Google Workspace. Voici ce qu’elle contient :

  • Tchap : la messagerie instantanée, l’équivalent de Slack ou Teams, avec salons, réactions, sondages et messages vocaux. Elle revendique 600 000 agents.
  • Visio : les réunions en ligne.
  • Docs : l’écriture collaborative, entre Google Docs et Notion.
  • Grist : les tableaux et les bases de données.
  • Fichiers : le drive, avec OnlyOffice pour ouvrir les fichiers Word, Excel et PowerPoint.
  • Messagerie : les mails, l’agenda et les contacts.
  • FranceTransfert : l’envoi de fichiers volumineux.

Création d'un sondage dans Tchap, la messagerie instantanée de LaSuite

Tout est relié par une connexion unique, ProConnect, qui est en gros le FranceConnect des professionnels. Un seul identifiant ouvre tous les outils.

Et c’est justement là que ça se complique pour vous.

Qui peut utiliser LaSuite numérique ?

LaSuite est réservée aux agents de la fonction publique d’État et aux partenaires qu’ils invitent dans le cadre d’une mission. Si vous êtes prestataire d’un ministère, on peut vous ouvrir un document. Mais gérer votre propre entreprise avec, ce n’est pas prévu.

Sauf que tout le code est publié en open source, sous licence MIT pour Docs. N’importe qui peut l’installer et l’héberger. Et plusieurs hébergeurs français l’ont déjà fait.

C’est comme ça que j’ai pu tester. IndieHosters, un hébergeur associatif français, propose une instance de démonstration ouverte à tous, liiib.re, avec les mêmes applications que l’État :

  • vous créez un compte avec une simple adresse e-mail ;
  • vous validez, et un identifiant unique ouvre Docs, Visio et Grist ;
  • les comptes sont effacés chaque mois, donc c’est fait pour essayer, pas pour y ranger votre comptabilité.

Création d'un compte sur liiib.re, l'instance de démonstration de LaSuite par IndieHosters

Messagerie et Fichiers ne sont pas proposés sur cette instance. Pour ces deux outils, j’illustre avec les vidéos officielles de la DINUM, publiées sous licence Creative Commons.

Docs : un éditeur de documents façon Notion

On commence par Docs, parce que c’est l’outil que vous utiliseriez le plus. À la connexion, la page d’accueil tient en trois rubriques : mes documents, partagés avec moi, la corbeille. Un clic sur « Nouveau » et le document s’ouvre instantanément.

Attention, ce n’est pas un Word. Pas de page A4, pas de marges, pas de règle. Vous êtes sur un éditeur en blocs : tapez une barre oblique et un menu apparaît.

Menu des blocs de Docs dans LaSuite : titres, listes, tableau, colonnes

Dans ce menu, vous trouvez :

  • les titres de niveau 1, 2 et 3 ;
  • les listes à puces, numérotées ou de tâches ;
  • la citation, le bloc de code, le tableau, l’image et le séparateur ;
  • la mise en page sur deux ou trois colonnes.

Si vous connaissez Notion, vous êtes chez vous en 30 secondes. Ce qui m’a le plus plu, c’est la vitesse : tout s’enregistre en temps réel, et plusieurs personnes écrivent en même temps avec leurs curseurs affichés.

Le partage passe par le bouton en haut à droite. Vous invitez quelqu’un par son nom ou son e-mail, avec quatre rôles : lecteur, éditeur, administrateur ou propriétaire.

Fenêtre de partage d'un document dans Docs, avec rôles et paramètres du lien

Pour le lien, trois niveaux : privé (seuls les invités entrent), ouvert à toute personne qui a le lien en lecture, ou ouvert en écriture.

Le menu à trois points donne le reste : présenter le document en mode diaporama, l’imprimer, le dupliquer, consulter l’historique des versions, et surtout le télécharger en Word, OpenDocument ou PDF.

Menu des options d'un document Docs : présenter, télécharger, historique

Autre bon point, les sous-documents : vous emboîtez des pages les unes dans les autres, comme un wiki. Pour centraliser les procédures d’une petite équipe, c’est très pratique.

Ce qui manque face à Google Docs ? La mise en page précise. Pas d’en-tête ni de pied de page, pas de suivi des modifications à la Word. C’est un outil pour rédiger et collaborer, pas pour produire un contrat prêt à signer.

Visio : la visioconférence de l’État

Deuxième outil, Visio. La page d’accueil va à l’essentiel : « Créer une réunion » ou « Rejoindre une réunion ». Vous lancez une réunion tout de suite, ou vous en préparez une pour plus tard et récupérez le lien.

Page d'accueil de Visio, l'outil de visioconférence de LaSuite

La salle ressemble à ce que vous connaissez déjà :

  • micro, caméra, partage d’écran, réactions et main levée ;
  • chat et liste des participants ;
  • enregistrement, arrière-plans flous ou personnalisés, image dans l’image et plein écran.

Salle de réunion Visio avec le menu des options et l'enregistrement

Deux détails comptent pour une TPE. Vos invités entrent sans compte et sans rien installer, tout se passe dans le navigateur. Et il n’y a pas de limite de durée, là où le Google Meet gratuit coupe au bout d’une heure dès que vous êtes trois.

Sur la version de l’État, Visio propose en plus la transcription des réunions par IA, avec chaque intervenant identifié grâce à la technologie de la start-up française Pyannote. Le texte arrive dans un document Docs, prêt à résumer.

Transcription d'une réunion Visio dans un document Docs, avec les intervenants identifiés

Sur l’instance de démonstration, ce module n’est pas activé : il reste réservé aux agents publics.

Côté technique, Visio repose sur LiveKit, une brique open source. C’est fluide, comparable à un Meet. Petit bémol pour les puristes de la souveraineté : LiveKit est développé par une start-up américaine. Le code est ouvert, la feuille de route ne l’est pas.

Ce qui manque ? L’agenda. Pas de planification intégrée avec invitations, pas de salle d’attente évoluée comme sur Teams. Si vous cherchez d’autres options gratuites, j’ai comparé les meilleures solutions de visioconférence gratuites.

Grist : un tableur qui pense comme une base de données

Troisième outil, Grist. Et là, attention : ce n’est pas un Excel.

Grist est un tableur orienté base de données. Chaque colonne a un type (texte, nombre, date, liste de choix, référence vers une autre table), et vous saisissez vos lignes comme dans un tableur classique.

Document Grist dans LaSuite avec une table liée à une carte

La différence se joue sur deux points :

  • les formules s’écrivent en Python ;
  • vous construisez des vues : fiches, tableaux liés, cartes, formulaires de saisie.

Pour un suivi de factures, un fichier clients ou un petit CRM, c’est plus propre qu’Excel, parce que les données restent structurées. Pour un budget de 40 onglets avec des graphiques croisés, en revanche, vous allez souffrir.

Grist n’est d’ailleurs pas une création de l’État : c’est un logiciel open source américain, édité par Grist Labs, que la DINUM a adopté et héberge.

Ce qui manque encore à LaSuite

Maintenant, ce que vous n’aurez pas. Chez l’État, Messagerie et Fichiers sont encore en bêta, et la DINUM prévient que les choix techniques ne sont pas figés.

C’est embêtant, parce que c’est dans Fichiers que se cachent le tableur classique et les présentations. Grâce à OnlyOffice, vous y créez un texte, une feuille de calcul ou des diapositives, et vous ouvrez vos anciens fichiers Word ou Excel.

Menu Nouveau de Fichiers dans LaSuite : document texte, diapositives, tableau de calcul

Hors administration, voici donc la liste des manques :

  • pas d’Excel ni de PowerPoint tant que Fichiers reste en bêta et réservé à l’État. Le mode diaporama de Docs dépanne, il ne remplace pas ;
  • pas de mails ni d’agenda partagé ;
  • pas d’assistant IA inclus par défaut : il est réservé aux agents, sauf si votre hébergeur branche un modèle ;
  • pas de support : LaSuite n’est pas un produit commercial. Si vous l’installez vous-même et que ça casse, c’est votre problème.

LaSuite face à Google Workspace et Microsoft 365

Pour y voir clair, voici ce que vous obtenez aujourd’hui avec LaSuite hors de l’administration, face aux deux suites que vous connaissez :

Besoin LaSuite (hors État) Google Workspace Microsoft 365
Écrire à plusieurs Docs Google Docs Word
Visioconférence Visio, sans limite de durée Google Meet Teams
Tableur Grist (base de données) Google Sheets Excel
Présentations Mode diaporama de Docs Google Slides PowerPoint
Mails et agenda Non disponible Gmail et Agenda Outlook
Stockage de fichiers Non disponible Google Drive OneDrive
Hébergement des données France, chez l’hébergeur choisi Groupe américain Groupe américain
Support Celui de l’hébergeur, ou aucun Inclus Inclus

Le constat est simple : LaSuite est solide sur l’écriture, la visio et les données, mais elle ne remplace pas encore une suite complète.

L’État va-t-il abandonner LaSuite ?

C’est la question qui traîne depuis ce mois-ci. Pour y répondre, il faut remonter le fil des critiques.

D’abord, les éditeurs français. Quand l’État distribue gratuitement sa propre visio, il devient un concurrent pour les entreprises qui vendent la même chose. En février 2026, la DINUM a répondu dans LeMagIT que LaSuite est un commun numérique, pas une offre commerciale, et qu’elle ne ferme pas la porte au privé.

Ensuite, la Cour des comptes. Dans son rapport de juillet 2024 sur la DINUM, elle chiffre le déploiement à près de 9,3 millions d’euros fin 2023, plus 5 millions d’euros de maintenance par an, dont une grosse part pour Tchap.

Enfin, l’incident de sécurité de Tchap, en juin 2026. Un compte usurpé a permis d’aspirer le contenu de salons publics non chiffrés, et 73 467 agents ont été concernés. Les conversations privées, elles, sont restées protégées.

Puis, le 10 septembre 2026, le gouvernement a signé le Pacte Numérique et IA avec la filière française. Le principe :

  • l’État identifie ses besoins ;
  • les industriels français et européens proposent des solutions ;
  • parmi les premiers groupes de travail figurent… les suites bureautiques collaboratives pour les administrations.

Autrement dit, exactement le terrain de LaSuite. La DINUM, qui pilote ce dialogue, est par ailleurs amenée à devenir une nouvelle autorité, ARIANE.

Alors, LaSuite est-elle condamnée ? Personne n’a annoncé sa fin. Visio continue de se déployer, Docs continue d’évoluer avec les Allemands. Mais la ligne bouge : l’État va sans doute moins développer et davantage acheter.

Mon pronostic : les briques déjà installées restent, et celles en bêta, Messagerie et Fichiers, sont les plus exposées. Et pour vous, le point clé est ailleurs : le code est libre. Même si l’État arrêtait tout demain, Docs, Visio et Grist continueraient d’exister chez les hébergeurs.

Comment utiliser LaSuite dans une TPE ?

Vous ne pouvez pas prendre la suite complète, mais vous pouvez prendre les briques qui sont prêtes. Vous avez trois options.

1. Un hébergeur clé en main. LaSuite.coop, la coopérative lancée par IndieHosters, fonctionne par cotisation mensuelle, plus un forfait de déploiement payé une seule fois.

Grille tarifaire de LaSuite.coop : cotisations Petite, Moyenne, Grande et Custom

Cotisation Taille de l’équipe Prix mensuel Déploiement (une fois)
Petite 10 à 25 personnes 150 € HT 500 € HT
Moyenne 25 à 50 personnes 300 € HT 1 000 € HT
Grande 50 à 150 personnes 500 € HT 1 500 € HT
Custom Plus de 150 personnes Sur devis Sur devis

Pour une équipe de trois, c’est trop cher, et il n’existe pas d’offre sous 10 personnes.

2. Un hébergeur cloud. Clever Cloud, hébergeur français, propose Docs et Visio dans son catalogue. Vous ne prenez que ce dont vous avez besoin.

3. L’auto-hébergement. Tout s’installe sur un serveur avec Docker. C’est faisable, mais ce n’est pas pour tout le monde : il faut quelqu’un pour les mises à jour, les sauvegardes et la sécurité.

Mon avis sur LaSuite numérique

Est-ce que LaSuite peut remplacer Google Workspace ou Microsoft 365 dans votre entreprise ? Aujourd’hui, non, pas telle quelle. La version de l’État vous est fermée, et en dehors, il manque les mails, le stockage et la bureautique classique.

Mais les briques prêtes méritent le détour :

  • Docs est rapide, agréable et parfait pour écrire à plusieurs ;
  • Visio tient la comparaison avec Meet, sans limite de durée ;
  • Grist est excellent dès que vous avez des données à structurer.

Si vous voulez une suite européenne complète, prête aujourd’hui, avec les mails et le support, regardez plutôt kSuite d’Infomaniak, que j’ai détaillée dans mon analyse de kSuite face à Google Workspace. Et si vous hésitez avec Proton, je les ai opposés dans mon duel Proton vs Infomaniak.

LaSuite, elle, reste pour l’instant une très belle preuve que l’État sait faire du logiciel. Pour la visio et les documents partagés, c’est déjà un bon plan, à condition d’avoir quelqu’un pour l’installer.

Et pour compléter votre boîte à outils, j’ai rassemblé 25 outils de travail collaboratif, dont plusieurs alternatives européennes.

Passionné par les SaaS, l'IA et l'entrepreneuriat, j'ai fondé Digitiz en 2016. Mon objectif est de vous transmettre mon expérience et de pouvoir vous faire gagner du temps dans le choix de vos outils.

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