Quitter Google Workspace ou Microsoft 365, c’est une décision qui se prend en cinq minutes et qui vous engage pour des années. Et quand on cherche une suite de remplacement sérieuse, deux noms reviennent systématiquement : Proton et Infomaniak.
Les deux sont suisses. Les deux sont dirigés par une fondation. Les deux promettent de vous sortir des géants américains. Sur le papier, on pourrait croire à deux offres interchangeables. En pratique, elles reposent sur deux philosophies opposées, et le prix va de 1,58 € à 19,99 € par utilisateur et par mois selon celle que vous choisissez.
J’ai passé les deux suites au crible : le chiffrement et ce qu’il coûte au quotidien, les applications réellement disponibles, la visioconférence, les tarifs vérifiés en euros, la gouvernance, et les avis clients. À la fin, je vous donne ma recommandation par profil, plus un conseil que 90 % des gens qui migrent oublient de suivre. C’est parti !
En bref, mes recommandations :
- Proton si la confidentialité prime sur tout le reste ;
- Infomaniak si vous voulez une suite complète, pratique et cinq fois moins chère ;
- Infomaniak aussi pour les équipes qui ont besoin d’un chat interne et d’Office Online ;
- Proton pour qui veut un VPN et un gestionnaire de mots de passe dans le même abonnement.
Proton et Infomaniak : deux Suisses, deux histoires
Premier malentendu à lever tout de suite : aucune des deux n’est européenne. La Suisse n’est pas dans l’Union européenne. Si votre cahier des charges impose un hébergement dans l’UE, la question est réglée avant même de commencer, et il faut regarder ailleurs.
Cela dit, la Suisse bénéficie d’une décision d’adéquation de la Commission européenne. Héberger vos données chez l’un ou l’autre reste donc parfaitement conforme au RGPD, et vous échappez dans les deux cas au Cloud Act américain.
Proton est né en 2014 à Plan-les-Ouates, près de Genève, dans le sillage du CERN. La société revendique aujourd’hui plus de 100 millions d’utilisateurs et d’organisations. Depuis juin 2024, son actionnaire principal est la Proton Foundation, une fondation à but non lucratif : aucun changement de contrôle ne peut intervenir sans son accord, et 1 % des revenus nets lui est reversé.

Infomaniak a dix ans de plus : l’entreprise genevoise a été créée en 1994. Elle emploie plus de 300 personnes, revendique environ 300 000 clients payants et a réalisé 54,2 millions de francs suisses de chiffre d’affaires en 2025. Sa suite s’appelle kSuite.

Deux mouvements récents méritent votre attention, parce qu’ils changent la lecture du dossier. Le 13 mai 2026, le fondateur d’Infomaniak a transféré 65 % des droits de vote à la Fondation Infomaniak, via des actions spéciales incessibles qui lui donnent un droit de blocage permanent. Et le 29 juillet 2026, Infomaniak a annoncé son projet d’entrée en bourse suisse, par reprise de la coquille cotée Perrot Duval Holding. La fondation conserve la majorité des droits de vote grâce à des actions non cotées, donc l’indépendance reste verrouillée, mais une société cotée vit sous une pression différente d’une société familiale. À suivre.
Le chiffrement : la vraie ligne de partage
C’est l’argument que tout le monde met en avant pour départager les deux, et c’est effectivement le point où elles divergent le plus.
Proton chiffre de bout en bout, en mode zero-knowledge. Vos messages, vos fichiers et vos agendas sont chiffrés avant de quitter votre appareil. Proton ne détient pas les clés, donc Proton ne peut techniquement pas lire vos données, même sous injonction.
Infomaniak chiffre côté serveur. Vos données sont chiffrées dans son infrastructure suisse, mais c’est Infomaniak qui détient les clés. Une réquisition judiciaire suisse en bonne et due forme peut donc aboutir.
Sur le papier, Proton gagne. Sauf que le chiffrement de bout en bout a un coût, et il se paie tous les jours :
- Pas d’IMAP natif chez Proton. Pour utiliser Outlook, Thunderbird ou Apple Mail, il faut installer Proton Mail Bridge, réservé aux abonnements payants et disponible uniquement sur ordinateur. Sur mobile, vous êtes obligé de passer par les applications Proton.
- Les intégrations tierces coincent. Brancher votre boîte sur un CRM, un outil de relance de factures ou un service de signature électronique devient compliqué, quand c’est possible.
- La réversibilité est plus lourde. Récupérer l’intégralité de vos données pour partir ailleurs demande plus de manipulations qu’un simple export IMAP.
Infomaniak, à l’inverse, expose IMAP, CalDAV et CardDAV nativement. Vous branchez Thunderbird, votre agenda mobile ou n’importe quel client standard en trois minutes, sans logiciel intermédiaire. Et le jour où vous partez, vous exportez tout par les mêmes protocoles.
Un dernier point d’honnêteté, rarement dit : sur l’email, le chiffrement de bout en bout est partiel par nature. Dès que vous écrivez à quelqu’un qui n’est pas chez Proton, une copie de votre message arrive en clair sur le serveur de votre destinataire. La protection est réelle pour ce qui est stocké chez vous, elle est théorique pour la conversation dans son ensemble.
Les applications : qui couvre quoi
Une suite se juge aussi à ce qu’elle remplace. Voici ce que chacune met sur la table.
Chez Proton :
- Mail, Calendar, Drive, Docs et Sheets ;
- Meet pour la visioconférence ;
- Proton VPN, un des meilleurs du marché ;
- Proton Pass, un gestionnaire de mots de passe avec coffres partagés ;
- Lumo, l’assistant IA maison, et Scribe pour la rédaction d’emails ;
- Authenticator, Wallet et Sentinel pour la protection de compte.
Chez Infomaniak :
- Service Mail, kDrive, Calendrier et Contacts ;
- kChat, une messagerie d’équipe façon Slack, dont l’interface s’appuie sur le projet open source Mattermost ;
- kMeet pour la visioconférence ;
- la suite bureautique OnlyOffice, et Microsoft Office Online intégré à partir de l’offre Business ;
- Euria, l’assistant IA souverain traité dans les data centers suisses de l’entreprise ;
- Custom Brand, SSO et SCIM sur l’offre Enterprise.
Les manques sont symétriques et ils sont réels. Infomaniak n’a ni VPN ni gestionnaire de mots de passe, et l’absence d’un coffre-fort de mots de passe dans une suite pro en 2026 est le point qui me gêne le plus. Proton, lui, n’a aucune messagerie d’équipe : si votre entreprise vit dans Slack ou Teams, Proton ne remplace pas cette brique, il faudra la payer à côté.
Autre nuance côté Infomaniak : il n’existe pas d’application agenda native sur Android et iOS, il faut connecter un agenda tiers en CalDAV. C’est trivial pour un utilisateur averti, cela devient un ticket de support quand vous équipez trente personnes.
La visioconférence : deux approches, beaucoup d’idées reçues
On lit beaucoup de choses sur ce sujet, alors j’ai vérifié à la source.
Proton Meet est arrivé en 2026. Proton documente une architecture SFU combinée au protocole MLS : l’audio, la vidéo, le partage d’écran et le chat sont chiffrés côté client, le mot de passe de la réunion sert de clé prépartagée, et les serveurs relaient des flux qu’ils ne peuvent pas déchiffrer. En revanche, Proton ne précise pas publiquement qui héberge ces serveurs SFU. On lit souvent que Proton Meet s’appuierait sur l’infrastructure cloud de LiveKit hébergée chez AWS : cette affirmation circule, mais elle ne figure dans aucune communication officielle de Proton. Je la mentionne sans la reprendre à mon compte.
kMeet joue une autre partition. Les échanges transitent uniquement par les serveurs suisses d’Infomaniak, ce qui est vérifiable et documenté. Mais le chiffrement par défaut est un chiffrement côté serveur : le bout en bout existe, il s’active à la création de la réunion, il fonctionne sur les navigateurs Chromium récents et l’application de bureau, et il n’est pas disponible sur mobile.
Le résumé honnête : Proton offre une meilleure garantie cryptographique avec une chaîne d’hébergement moins transparente, Infomaniak offre une chaîne d’hébergement limpide avec une garantie cryptographique plus faible. Si la visio est votre usage principal, mon comparatif des logiciels de visioconférence professionnels va plus loin sur les alternatives.
Les tarifs : l’écart est spectaculaire
J’ai relevé tous les prix en euros sur les pages françaises des deux éditeurs le 10 septembre 2026, en tarif annuel.
Pour un particulier, Proton propose une offre gratuite limitée à 1 Go et une seule adresse. Mail Plus passe à 3,99 € par mois (15 Go, 10 adresses, 1 domaine personnalisé) et Unlimited à 9,99 € par mois (500 Go, VPN, Pass et Drive compris). En mensuel sans engagement, comptez 4,99 € et 12,99 €.

En face, my kSuite est gratuite à vie avec une adresse @ik.me, @etik.com ou @ikmail.com, 20 Go de stockage mail et 15 Go de Drive. Vingt fois plus généreux que le gratuit de Proton. La version my kSuite+ démarre à 1,58 € par mois, soit 19 € à l’année, avec stockage mail illimité et 1 To de Drive.
Pour une équipe, l’écart devient difficile à ignorer :
- Proton Mail Essentials : 7,99 € par utilisateur et par mois, 15 Go, 3 domaines ;
- Proton Workspace Standard : 12,99 € en annuel (14,99 € en mensuel), 1 To par utilisateur, 15 domaines, visio jusqu’à 100 participants, VPN et Pass inclus ;
- Proton Workspace Premium : 19,99 € en annuel (24,99 € en mensuel), 3 To, visio 250 participants, Lumo et politiques de rétention ;
- kSuite Standard : 1,58 € par utilisateur, 50 Go, 2 adresses ;
- kSuite Business : 6,58 € par utilisateur (3,29 € la première année), 3 To, 5 adresses, Office Online ;
- kSuite Enterprise : 12,41 € par utilisateur (6,21 € la première année), 6 To, 10 adresses, SSO et SCIM.

À périmètre comparable, Proton Workspace Standard coûte deux fois le prix de kSuite Business et huit fois celui de kSuite Standard. L’écart s’explique en partie : Proton livre 1 To dès l’entrée de gamme, un VPN et un gestionnaire de mots de passe que vous auriez payés séparément. Si vous utilisez réellement ces briques, l’addition se rapproche. Si vous ne les utilisez pas, vous payez pour du vide.
Attention à un détail : les remises de 50 % affichées par Infomaniak sur Business et Enterprise ne valent que la première année. Budgétez sur le tarif plein, 6,58 € et 12,41 €.
Gouvernance, souveraineté et écologie
Les deux entreprises sont contrôlées par une fondation, mais la transparence n’est pas au même niveau. Infomaniak a publié le pourcentage exact, la date, le mécanisme des actions spéciales et la règle de financement de sa fondation, jusqu’à 5 % du bénéfice annuel. Chez Proton, le principe est posé depuis juin 2024, les modalités restent plus floues.
Côté certifications, les deux tiennent la route. Infomaniak est certifié ISO 27001 depuis juin 2018, ISO 9001 depuis juillet 2022, et ISO 14001 et 50001 depuis avril 2015. Proton a obtenu ISO 27001 le 2 mai 2024 et une attestation SOC 2 Type II en juillet 2025.
Sur l’écologie, il n’y a pas match. Infomaniak est neutre en carbone depuis 2007, compense 200 % de ses émissions, refroidit ses data centers à l’air extérieur depuis 2013, prolonge la durée de vie de ses serveurs jusqu’à 15 ans et revalorise l’électricité consommée par ses nouveaux data centers en chaleur pour chauffer des logements. Son projet genevois doit chauffer jusqu’à 6 000 ménages. Proton ne communique quasiment pas sur le sujet.
Reste le risque que personne ne regarde, et il est commun aux deux. La Suisse travaille depuis 2025 à une révision de son ordonnance sur la surveillance de la correspondance. Le projet élargirait les obligations des fournisseurs, avec conservation et transmission de métadonnées. Proton s’y est opposé frontalement, a gelé une partie de ses investissements suisses et déplacé des serveurs vers l’Allemagne et la Norvège, son dirigeant évoquant même un déménagement du siège. Le 11 février 2026, le Conseil fédéral a pris acte des résultats de la consultation et annoncé qu’il retravaillait sa copie. Le dossier n’est pas clos, et il concerne Proton comme Infomaniak.
Ce que disent les clients
Les notes publiques racontent quelque chose, à condition de les lire avec prudence. Relevé le 10 septembre 2026 :
- Infomaniak Network SA : 4,0 sur 5 pour 2 024 avis Trustpilot, avec des retours qui saluent surtout la réactivité du support ;
- Proton Mail : 2,2 sur 5 pour 1 784 avis Trustpilot.
Cet écart mérite deux nuances. La fiche Proton concerne uniquement Proton Mail, dont l’offre gratuite massive attire des utilisateurs qui se plaignent de comptes bloqués ou de la lenteur du support gratuit. La fiche Infomaniak couvre toute l’entreprise, hébergement web compris, avec une clientèle majoritairement payante. Trustpilot attire aussi davantage les mécontents que les satisfaits. Mais un écart de presque deux points sur des volumes comparables ne s’explique pas seulement par un biais d’échantillon.
Tableau comparatif
| Critère | Proton | Infomaniak kSuite |
| Création et siège | 2014, Genève | 1994, Genève |
| Chiffrement | Bout en bout, zero-knowledge | Côté serveur, clés détenues par l’éditeur |
| IMAP, CalDAV, CardDAV | Via Proton Bridge, offres payantes, ordinateur uniquement | Nativement inclus |
| Offre gratuite | 1 Go, 1 adresse | 20 Go mail + 15 Go Drive, 1 adresse |
| Entrée de gamme pro | 7,99 € par utilisateur et par mois | 1,58 € par utilisateur et par mois |
| Offre pro complète | 12,99 € (1 To, VPN, Pass) | 6,58 € (3 To, Office Online) |
| VPN et mots de passe | Inclus | Absents |
| Messagerie d’équipe | Absente | kChat |
| Assistant IA | Lumo et Scribe | Euria |
| Certifications | ISO 27001, SOC 2 Type II | ISO 27001, 9001, 14001, 50001 |
| Note Trustpilot | 2,2 sur 5 | 4,0 sur 5 |
Alors, laquelle choisir ?
Il n’y a pas de gagnant absolu, il y a un bon choix selon votre situation. Voici comment je tranche.
Choisissez Proton si :
- vous êtes journaliste, avocat, médecin, militant, ou vous manipulez des données dont la confidentialité est vitale ;
- vous voulez un VPN et un gestionnaire de mots de passe dans le même abonnement, ce qui rentabilise l’écart de prix ;
- vous acceptez de travailler dans les applications de l’éditeur, sans client tiers sur mobile.
Choisissez Infomaniak si :
- vous équipez une équipe et le budget compte, ce qui est le cas de la quasi-totalité des TPE et PME ;
- vous avez besoin de brancher votre boîte sur d’autres outils, CRM, facturation, automatisations ;
- vous voulez un chat interne et la bureautique Microsoft en ligne sans quitter la suite ;
- l’empreinte écologique de votre hébergeur fait partie de vos critères.
Pour un usage strictement personnel, my kSuite gratuite règle la question sans débourser un centime, et vous gardez la porte ouverte. Si vous hésitez encore ou si vous voulez élargir la comparaison, j’ai passé en revue les meilleures alternatives à Gmail et les hébergeurs d’emails professionnels, avec des acteurs français que ce duel suisse laisse de côté. Pour le seul stockage de fichiers, mon guide des solutions de stockage cloud françaises et européennes couvre les options basées dans l’UE.
Le conseil que je donne à chaque migration
Peu importe celle que vous retenez : prenez un nom de domaine à vous.
Une adresse en @proton.me ou en @ik.me, c’est séduisant et gratuit. Sauf que le jour où vous voulez partir, parce que les prix ont bougé, parce que le service a changé de direction ou simplement parce qu’une meilleure offre existe, vous découvrez que cette adresse est inscrite sur des dizaines de services : impôts, banque, Urssaf, fournisseurs, réseaux sociaux. Il faut tout reprendre un par un, et vous en oublierez.
Avec votre propre domaine, changer de suite revient à basculer un enregistrement DNS et à réimporter vos emails. Vous restez propriétaire de votre identité en ligne. Ça coûte une dizaine d’euros par an et une offre à 1,58 € par mois suffit pour l’utiliser. C’est le meilleur rapport effort/tranquillité de toute cette histoire.
Entre les deux, mon choix penche vers Infomaniak pour l’immense majorité des entreprises : la suite est plus complète, plus ouverte, nettement moins chère, et l’entreprise joue franc jeu sur sa gouvernance comme sur son impact. Proton garde une longueur d’avance dès que la confidentialité passe avant le confort, et c’est un choix parfaitement défendable, à condition de savoir ce que vous acceptez en échange.